Partie 2 - La spectacularisation de l’Electronic Dance Music Culture (ou Boiler Roomification si on veut du -ification)
Alors qu'on observe le déclin de Boiler Room, il est opportun de s’interroger sur le rôle joué par cette plateforme dans l'évolution de l'Electronic Dance Music Culture.
TL;DR
La captation de DJ sets existait avant Boiler Room et YouTube, mais la plateforme, créée en 2010, a fait évoluer les codes en remplaçant le studio télévisé par le dancefloor dans son état naturel ou presque. En 2026, filmer un set n’est plus l’exception mais la une pratique normalisée. La pandémie de covid19 a accéléré le processus, alors que des milliers de DJs se filmaient depuis leur salon, ou que quelques dizaines ont été filmé-es dans un cadre professionnel (United We Stream). La systématisation de l’enregistrement audiovisuel des DJs sets - en environnements contrôlés ((home) studio) ou sur scène - répond à des logiques croisées (marketing pour clubs et festivals, portfolio pour DJs, archivage pour publics, engagement pour algorithmes), mais transforme fondamentalement l’expérience: le public devient spectacle, la spontanéité devient performance, et le dancefloor produit du contenu plutôt que de simplement exister pour lui-même. Boiler Room a institutionnalisé un nouveau régime de visibilité sur Internet, où être filmé-e devient validation ultime - au prix d’une performativité généralisée et d’une marchandisation accélérée de la culture club.
Retour sur la partie 1
Dans la première partie de ce dossier, nous avons retracé comment l’EDMC est passée du DJ invisible (années 1970-1980) au DJ superstar télévisé (années 1990-2000). Des cabines séparées du Paradise Garage à l’émission télé Top of the Pops; des Victoires de la Musique aux Jeux Olympiques d’Athènes; nous avons vu comment la télévision a tenté - avec plus ou moins de succès - de faire rentrer l’EDMC dans ses codes visuels conventionnels.
Ces moments télévisés ont légitimé l’EDMC auprès du grand public, mais ils restaient exceptionnels, événementiels. Ce qui change avec Internet et YouTube, c’est la systématisation de la captation. Filmer le dancefloor, la performance DJ et l’expérience du public devient une pratique normalisée.
Disclaimer : dans la partie 1, à la fin de l’article, je vous ai naïvement dit “à la semaine prochaine” et devinez quoi, on est 3 mois plus tard ! La vie (de doctorante) étant ce qu’elle est, merci de ne pas m’en tenir rigueur. Je ferai de mon mieux pour livrer la partie 3 du dossier… dans quelques semaines.
Mars 2020: quand le monde entier s’est filmé en train de mixer
Mars 2020. Les clubs ferment du jour au lendemain. Le dancefloor - cet espace de communion collective qui définit l’EDMC - disparaît. Mais la musique, elle, continue. Et surtout, elle se filme.
D’un côté, on trouve les initiatives professionnelles comme United We Stream1: des clubs européens (Berghain, Watergate, Sisyphos à Berlin; De School à Amsterdam; Concrete à Paris) organisent des livestreams depuis leurs dancefloors vides, caméras professionnelles braquées sur des DJs, ne jouant pour personne physiquement mais pour des milliers de spectateur-rices en ligne. C’était une solution d’appoint face à une situation inédite.
De l’autre côté, la prolifération exponentielle (j’ai pas de chiffres, mais disons que je me base sur des observations empiriques) des bedroom DJs: des milliers de personnes se filment mixant depuis leur salon, leur chambre, leur cuisine. Souvent avec un simple téléphone, parfois avec des installations plus élaborées. Pas de public, pas même un dancefloor - juste un DJ, ses platines, et la caméra. La performance pour la caméra devient la performance elle-même, sans même la médiation d’un public physique. Aujourd’hui, il existe des centaines de chaînes dédiées à la diffusion de ces sets maisons, au décor parfaitement raccord. Force est de constater que 6 ans plus tard, ces pratiques se sont professionnalisées et stabilisées.
La pandémie a rendu explicite ce qui était déjà en train de se passer depuis une décennie: la caméra n’est plus un observateur externe de la culture club, elle est plus qu’un outil de médiatisation, elle en est devenue partie constitutive. Le DJ, la performance et le dancefloor existent, de plus en plus, pour être filmés.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir en arrière.
Le tournant technologique: démocratisation et professionnalisation (2005-2010)
Le milieu des années 2000 marque un tournant avec la convergence de trois phénomènes:
1. La démocratisation des outils de captation
Les caméras vidéo deviennent abordables
Les téléphones cellulaires se dotent de fonctions vidéo performantes
Les ordinateurs rendent le montage vidéo et audio amateur accessible
2. L’émergence des plateformes de diffusion et de la culture participative sur Internet2
YouTube est lancé en 2005
Vimeo, Dailymotion suivent
Diffuser devient gratuit et accessible à tous-tes
Phénomène 1 + phénomène 2 = Vidéo de Daft Punk Live @ Coachella en 2006 sur YouTube
3. La professionnalisation de la captation
Clubs, disquaires (Yoyaku Records Store par exemple) et radios investissent dans l’équipement pour des formats longs
Des formats spécifiques émergent (podcasts vidéo, sessions studio, sessions en plein air, en environnement contrôlé)
La qualité audiovisuelle devient critère de légitimité
Filmer et diffuser n’est plus réservé aux médias traditionnels ou au milieu cinématographique. N’importe qui peut capturer un set et le mettre en ligne. Les premiers uploads amateurs de sets en club apparaissent - souvent de piètre qualité sonore et visuelle, mais témoignent d’un désir nouveau: celui de capturer l’expérience du DJ set, du dancefloor, et de la partager au-delà du moment et du lieu.
On distingue les DJ sets filmés sans public et les DJ sets filmés dans le contexte d’événements avec public. Dans la première catégorie, on retrouve par exemple les stations de radio qui décident de joindre l’image au son ou des plateformes qui ne produisent que des DJs sets d’artistes “en studio” ou en environnement contrôlé. Dans la deuxième catégorie, on trouve Boiler Room évidemment, Arte Concert, le Cercle, à peu près tous les grands festivals de musique électronique…
Dans les deux cas, ce sont les performances des DJs qui sont médiées. À la différence que pour le DJ sets avec public, l’expérience vécue par la foule le devient aussi.
Pratiques de captation: qui filme, et pourquoi?
Avant d’analyser Boiler Room spécifiquement, il est crucial de comprendre que tous les DJ sets filmés ne se ressemblent pas. Il existe une diversité de pratiques de captation, chacune avec ses codes, ses objectifs, ses effets.
La captation n’est jamais neutre. Selon qui filme et pourquoi, le rapport entre l’événement et son image change radicalement:
Un-e amateur-rice (le public) qui filme pour ses ami-es documente un moment vécu
Un club qui filme pour Instagram crée du contenu marketing
Une plateforme comme Boiler Room produit l’événement autant qu’elle le capte
Un festival vend une expérience spectaculaire à reproduire en ligne
Un artiste construit son image de marque
Boiler Room occupe une position particulière dans cette cartographie: la plateforme ne se contente pas de filmer des événements qui existeraient sans elle. Elle crée des événements spécifiquement conçus pour être filmés, selon ses codes visuels propres, tout en performant une esthétique underground.
C’est ce paradoxe - public réduit/intimité mise en scène + diffusion de masse - qui fait la spécificité et l’influence de Boiler Room.
Boiler Room
Lancé à Londres en 2010, Boiler Room n'a pas inventé la captation de DJ sets. Mais la plateforme a radicalement transformé comment on les filme et ce que ça change à l'expérience du clubbing. En 2016, feu le magazine Trax consacrait quelques pages à “L’empire Boiler Room”.

On y apprend que l’ascension de Boiler Room fut rapide: un an après sa création, la chaîne YouTube comptait déjà 1 millions d'abonné-es. Le modèle économique de BR est présenté simplement, ils ont pour de objectif de : “financer des événements underground grâce à des partenariats signés avec des marques voulant toucher un public jeune. De l’opticien Ray-Ban à la bière Guinness, de l’équipementier Adidas au constructeur automobile Audi” (p.38).
Comment peut-on alors encore parler d’événements underground ? Il s’agit ici d’une instrumentalisation de la culture underground EDMC à des fins commerciales. C’est l’équivalent de ce qu’on appelle aujourd’hui une activation de marque en marketing. Certains partenariats peuvent rester alignés avec l’EDMC, par exemple une marque d’alcool; Adidas à la limite en souvenir des tracksuits - salut gabber & hakken lovers! - des t-shirts et des baskets portés par ravers des années 1990; mais un constructeur automobile… je vois pas le rapport.
Quant à la justification de collaborer avec des artistes underground/émergent-es/de la relève, elle est clairement assumée dans l’article : c’est un choix marketing et $$$ car vous vous en doutez, ça coûterait bien plus cher d’avoir des DJs stars à l’image de ceux cités dans la partie 1 du dossier, comme Tiësto.
La marque de fabrique BR
Dans un article scientifique intitulé When Club Culture Goes Online: The Case of Boiler Room (Heuguet 2016)3 identifie les éléments fondateurs de l’esthétique de BR:
La mise en avant du public sur site
C’est comme si le groupe qui apparaît à l’écran avait été invité à produire pour la caméra une représentation visible d’un échantillon représentatif d’une communauté de fans unis autour d’une expérience commune. Ce type de mise en scène qui associe un objet esthétique à la mise en scène de sa réception dans le même format médiatique n’est pas du tout novateur: il renvoie, par exemple, aux publics mis en scène dans les émissions de variétés télévisées (Heuguet 2016:81, traduit avec DeepL)
DJ face à la caméra : le DJ est positionné face à la caméra, ce qui sert de “relais sur site pour l’œil des spectateur-rices internet” (traduit avec DeepL, p.81). Ce choix est inhabituel car le DJ ne peut pas voir les réactions du public en ligne ni celles des danseur-euses derrière lui, ce qui est contraire à la tradition où les DJs s’adaptent à leurs publics.
Selon Heuguet,
L’originalité de la programmation de Boiler Room réside dans le compromis entre le minimalisme des techniques vidéo, qui se rapproche de l’esthétique d’une webcam, et la décision de mettre en avant le public, qui relève davantage de la télévision professionnelle que de la culture club (2016:81, traduit avec DeepL).
Autrement dit c’est en réussissant à reprendre des codes télévisuels et les adapter au contexte numérique de YouTube que Boiler Room a su se démarquer.
Heuguet répertorie ainsi plusieurs techniques vidéographiques utilisées :
Minimalisme et esthétique “webcam” : contrairement aux productions télévisuelles coûteuses et spectaculaires, Boiler Room opte pour des techniques vidéo minimalistes, se rapprochant de l’esthétique d’une webcam. Cela vise à capturer le DJ comme un participant.
Plan fixe et diffusion en direct : l’utilisation de plans statiques et la diffusion en direct sont privilégiées. Ces choix permettent d’éviter l’aspect “inauthentique” que pourrait avoir une mise en scène trop spectaculaire.
Focus sur l’ambiance : la vidéo cherche à capturer une scène culturelle plutôt que de simplement mettre en valeur le-la DJ, rendant l’expérience plus immersive pour les spectateur-rices en ligne, qui se sentent ainsi connecté à cette scène culturelle.
Cette esthétique performe l’authenticité underground tout en étant une production professionnelle hautement contrôlée et commercialisée. C’est un décor millimétré pour valoriser les marques, du spontané mis en scène, de l’intimité calculée pour la caméra.
Les effets positifs: démocratisation et découvrabilité
Malgré la chute de l’empire Boiler Room, il serait malhonnête de ne pas reconnaître ce à quoi la plateforme a contribué :
Accès de la musique à travers le monde
Accessibilité de la culture club et de l’EDMC a toute une génération
Depuis ton salon à Montréal, la possibilité de découvrir le gqom de Durban, l’amapiano de Johannesburg, la techno de Tbilisi, le kuduro de Luanda. Des scènes hyper-locales deviennent accessibles mondialement
Création de ponts entre communautés géographiquement éloignées
Propulsion de carrières
Des DJs inconnu-es deviennent internationalement reconnu-es après un set BR viral (oui car rappelons-nous que la viralité existait avant TikTok!)
Particulièrement important pour les artistes de scènes périphériques au marché occidental
Archive collective
Quinze ans de culture club globale documentés
DJ sets et live historiques préservés (jusqu’à ce qu’ils ne le soient plus)
Mémoire partagée, référents collectifs
Découverte musicale
Track ID (identifier les morceaux joués) comme pratique collective dans les sections commentaires, permettant de renforcer les liens communautaires
Exploration de genres et sous-genres plus niches
Éducation musicale accessible
Visibilité pour scènes marginalisées
Les femmes DJs, artistes LGBTQ+, BIPOC et les scènes culturelles non-occidentales ont gagné en visibilité
Notons cependant que cette visibilité reste inégale (tant dans la diffusion que la réception) et que dans certains cas, les individus peuvent être tokenisés
Les effets pervers: performativité, marchandisation, hiérarchisation
Mais cette démocratisation a un prix.
1. La performance devient double
Avant Boiler Room, un DJ performait pour le dancefloor devant lui. Avec Boiler Room, il performe simultanément pour deux publics:
Celui physiquement présent (quelques centaines de personnes)
Celui en ligne - infiniment plus large (des milliers, parfois des millions)
Cette dualité transforme fondamentalement la nature de la performance. Le DJ doit désormais être visuellement performant, pas seulement musicalement:
Les gestes comptent
Les expressions faciales comptent
L’interaction (ou non) avec le public compte
Chaque moment peut devenir un meme ou un GIF
Le set n’est plus seulement une expérience sonore éphémère. C’est une performance visuelle, accessible à tous-tes, commentée, disséquée, comparée. Une nouvelle pression émerge: être filmé-e, c’est se mettre en scène pour capter l’attention - car nous sommes dans un contexte d’économie de l’attention4. Tout comme TikTok a fait évoluer les codes de la musique pop : chanson plus courtes, hook, commencer par le refrain car il faut capter l’attention en quelques secondes… Instagram a sûrement aussi fait évoluer les pratiques de certains DJs : plus de bangers (aussi parce que les sets sont souvent courts), des transitions plus courtes, des montées/drop toujours plus intenses et spectaculaires…
2. Le public devient spectacle
L’exemple le plus criant de cette transformation à base de réactions faciales et d’interactions virales, c’est la création d’une chaîne YouTube dédiée au public en tant que spectacle: People Of Boiler Room, qui décortique ce qui se passe autour/derrière/à côté des DJs. À en croire la section commentaires de la vidéo ci-dessous, c’est Ellum Guy qui aurait donné l’idée de la chaîne YouTube à son créateur.
En d’autres mots, le public, parce qu’il est filmé, devient un élément performatif (parfois viral - avec ou sans intention) du dancefloor et de la culture club.
La conscience d’être filmé modifie inévitablement les comportements:
On ne danse plus seulement pour soi ou pour l’énergie collective
On danse aussi pour la caméra, pour l’image qu’on va projeter
On performe son statut de “vrai-e fan” de manière visible
On cherche à attirer l’attention avec des comportements inadéquats
L’authenticité devient performance d’authenticité. Les “vrai-es” fans doivent performer leur passion visiblement - fermer les yeux au bon moment, hocher la tête avec intensité, avoir l’air transporté-e.
Être “dans le cadre” de la caméra devient capital symbolique. Et on voit régulièrement des comportements de type main character apparaître, c’est-à-dire où l'individu se perçoit (et performe) comme le centre unique de l'attention, transformant l’environnement en décor et les autres participant-es en figurant-es (#momentscringeincoming).
3. Homogénéisation esthétique
La mondialisation de l’EDMC via Boiler Room produit aussi une forme d’homogénéisation:
Le “Boiler Room aesthetic” devient un code reconnaissable
Certains clubs se mettent à ressembler à des lieux “Boiler Room-able”
La viralité devient nouveau critère de succès, parfois au détriment de l’ancrage local ou de l’expérimentation
Les DJ sets se formatent pour correspondre aux attentes algorithmiques (les artistes sont tenté-es de construire leurs sets autour de drops prévisibles, gimmicks visuels, calibrés pour être découpés en Reels ou TikToks)
4. Marchandisation à l’extrême: de vendre du placement produit à vendre son âme
Boiler Room n’est pas une organisation à but non lucratif documentant amoureusement les cultures club. C’est une entreprise, qui s’est bâtie un capital économique basé sur :
Sponsorships (marques d’alcool, de vêtements, de technologie)
Branded content
Partenariats commerciaux
Monétisation algorithmique (YouTube)
Le vrai problème est apparu en janvier 2025, lorsque Boiler Room a changé de mains. Après avoir appartenu à la plateforme de billetterie DICE, elle a été vendue à Superstruct Entertainment — deuxième plus grand opérateur de festivals au monde, lui-même propriété depuis 2024 du fonds d'investissement américain KKR5. Cette chaîne d'acquisitions, sur laquelle l'équipe de Boiler Room affirme n'avoir eu aucun contrôle, cristallise une tension fondamentale : comment une plateforme qui performe les valeurs underground (inclusivité, respect des groupes marginalisés, etc.) peut-elle appartenir, même indirectement, à un fonds dont le portefeuille inclut des entreprises de défense et d'armement?
La réponse d’une partie du milieu ne s’est pas fait attendre face aux positions (ou aux silences) jugées problématiques de la plateforme sur les enjeux géopolitiques actuels, notamment le génocide palestinien par Israël. On a assisté à une véritable levée de boucliers : boycotts massifs, manifestations physiques à l’entrée des événements et une cascade de déprogrammations d’artistes pro-palestinien-nes refusant de prêter leur image à une entité perçue comme déconnectée des luttes sociales qu’elle prétend soutenir.
Cette fracture révèle la fragilité du modèle : le dancefloor reste un espace politique. En voulant transformer des mouvements organiques en contenus lisses et sponsorisés, en perdant le contrôle de sa propriété, Boiler Room s’est exposée au retour de bâton de ceux et celles qui refusent d’être les figurant-es d’un spectacle vidé de son sens. La caméra, autrefois outil de célébration, devient alors le témoin d’une rupture de confiance profonde entre la plateforme et la base engagée et militante de l’EDMC.
5. Hiérarchisation algorithmique
Dans l’écosystème Boiler Room, certains sets deviennent viraux - souvent pour des raisons extra-musicales:
Un-e DJ particulièrement photogénique
Un public particulièrement expressif
Un moment meme-able
Une controverse
Tandis que d’autres, musicalement peut-être tout aussi intéressants, disparaissent dans le flux.
Le “moment Boiler Room” fonctionne désormais comme un rite de passage, une milestone pour quiconque prétend à une carrière internationale. Ce n’est plus seulement une vidéo, c’est un tampon d’authenticité numérique qui fait office de rampe de lancement.
Cette hiérarchisation a déplacé les centres de pouvoir. Nous avons assisté à l’émergence de nouveaux gatekeepers. Le pouvoir de faire ou défaire une carrière n’appartient plus exclusivement aux programmateur-rices de clubs et festivals ou aux directeur-rices de maisons de disque. Il glisse entre les mains des curateurs de plateformes et, de manière plus opaque encore, des algorithmes.
Après Boiler Room: la multiplication des modèles
Le succès de Boiler Room a inspiré une prolifération d’initiatives similaires, chacune avec ses codes propres.
Un exemple parmi tant d’autres : Cercle
Sets filmés dans des lieux spectaculaires (nature : montagnes, monuments et sites historiques, etc.)
DJs mainstreams
Esthétique très produite, à l’opposé du “raw” performatif de BR
Spectacularisation assumée
Parallèlement, la professionnalisation des DJ sets “maison” s’est poursuivie après la pandémie.
DJs qui maintiennent des streams réguliers sur Twitch/YouTube
Installations home studio de plus en plus accessibles financièrement et donc de plus en plus élaborées
Communautés fidèles qui se retrouvent pour des sessions régulières
Monétisation via donations, abonnements, Patreon
Le DJ set (et par extension le dancefloor lorsqu’il y a du public) filmé n’est plus une exception - c’est devenu une pratique culturelle normalisée et une façon de diversifier ses revenus en monétisant le contenu produit.
Conclusion: Boiler Room et la spectacularisation généralisée
Quinze ans après son lancement, Boiler Room a radicalement transformé le rapport entre l’EDMC et l’image animée. Ce qui était marginal (filmer un set) est devenu central. Ce qui était exceptionnel (diffuser mondialement) est devenu routine.
Ce que Boiler Room a institutionnalisé:
La caméra comme présence constitutive du dancefloor, pas observateur externe
La double performance (pour le public présent ET pour la caméra)
Le public comme spectacle autant que le DJ
L’esthétique de l’intimité underground comme produit de masse
La validation algorithmique comme nouveau critère de légitimité
Mais cette transformation soulève des questions fondamentales:
Que devient l’expérience collective quand elle est structurée pour sa captation?
Comment préserver la spontanéité quand tout le monde sait qu’il est potentiellement filmé?
Qui contrôle la mémoire collective de l’EDMC quand elle est archivée par des plateformes souveraines
sur des serveurs privés?
Peut-on encore danser pour soi sur un dancefloor filmé?
Ces questions, Guy Debord les avait, d’une certaine façon, anticipées en 1967 dans La Société du Spectacle. Dans la troisième et dernière partie de ce dossier, nous analyserons comment sa critique du spectacle peut s’appliquer au dancefloor contemporain, et comment certains clubs tentent de résister à cette spectacularisation généralisée en bannissant les téléphones, en refusant les caméras et en défendant l’espace du dancefloor comme déconnecté.
Description issue du site web : “United We Stream – the solidary response to Covid-19 and the worldwide shutdown of club culture. The successful fundraising campaign for Berlin clubs evolved into a global cultural platform and streaming initiative in the digital space. Our cross-genre and interdisciplinary streams offer low-threshold access and connect local cultural spaces, artists, cultural workers, companies and institutions with a global audience”. Depuis sa création, l’initiative a permis à 2326 artistes de jouer, 480 lieux ont servi de décor, dans 115 villes. On notera ici que les partenaires du projet sont des acteurs issus de la club culture et des diffuseurs comme ARTE Concert.
La culture participative est un concept théorisé par le chercheur américain Henry Jenkins dès les années 2000. Il marque la fin de la distinction étanche entre le “producteur” (l'artiste, le média) et le “consommateur” (le public). Voir Jenkins, H. (2006). Convergence culture: Where old and new media collide. New York University Press.
Heuguet, G. (2016). When Club Culture Goes Online : The Case of Boiler Room. Dancecult, 8(1), 73‑87. https://doi.org/10.12801/1947-5403.2016.08.01.04 / Pour l’article en français : https://hal.science/hal-01116743v1
Contrairement aux économies traditionnelles qui reposent sur des ressources matérielles, cette économie s’appuie sur la manière dont l’attention est distribuée, exploitée et perçue dans nos sociétés contemporaines, notamment à l'ère numérique. Voir Citton, Y. (2014).L’économie de l'attention : Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, « Sciences humaines ».
KKR est une firme d'investissement américaine dont le portefeuille comprend notamment des entreprises dans l'aérospatiale et la défense, le secteur fossile (Coastal GasLink Pipeline au Canada, controversé notamment en territoires autochtones), et des entreprises technologiques en Israël, dont des data centers et infrastructures liés aux forces de sécurité.


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